Métamorphose

Et le train s'arrêta. Une gare, une toute petite gare... MAUTHAUSEN.....

Il faisait froid, très froid, ce jour de Décembre 1941.

D'autres camarades devront dire : "Un soleil implacable nous écrasait lorsque descendus du train nous marchions vers le Camp, un jour de Juillet..."

Qu'importe cette divergence. Il reste assez de traits communs à la grande majorité de Déportés, pour décrire une arrivée unique :

 Le train s'arrête. A coups de crosse, les SS obligent les occupants des wagons à descendre rapidement. Une haie nous enserre. Pas une haie d'honneur, bien sûr, mais une haie de chiens et de SS, aussi mordants et aboyeurs les uns que les autres. Tout le monde doit se dépêcher. Les jeunes, les moins jeunes et les vieux, les forts et les malades, les sportifs comme les handicapés. 

 MAUTHAUSEN... Une petite gare, un petit village. Des rues étroites, tellement étroites qu'on imagine, en écartant les bras, toucher les maisons de chaque côté.

Village abandonné ? Peut-être. Personne sur les seuils des portes. Personne dans les encadrements de fenêtres.

 Est-ce que les gens ont peur ? Ou peut-être honte ? Car dans la rue de leur village, des assassins peut-être bien leurs fils ou leurs maris, cognent avec la crosse de leurs armes, sur des êtres humains arrêtés et déjà affaiblis par de longues séances de torture, par d'interminables voyagent sans hygiène, sans nourriture, sans boisson.

 Les assassins ne cognent pas toujours avec les crosses. Ils pourraient faire mal aux chiens bien dressés à mordre les Déportés. - Il faut respecter les chiens lorsqu'ils ont une proie, entre leurs dents. - Ils ne cognent pas ou plus lorsqu'un camarade tombe épuisé. Mais sadiquement ils tirent... A bout portant. - Sans émotion. Sans remords. - Un regard froid et méprisant pour l'esclave, l'être inférieur. Un coup de pied pour s'assurer qu'il est bien mort...

MAUTHAUSEN... Une petite gare, un petit village, un GRAND CAMP DE CONCENTRATION.

 Il se détache comme une forteresse. Sur la cime d'une colline, des tours carrées, des murailles de pierre. Enormes tours. - Enormes murailles. - Mitrailleuses sur les premières. Barbelés électrifiés sur les secondes. Sinistre.

 Les "costauds" montent toujours, portant leurs affaires et celles des malades. Pas tous. Il faut bien que quelques-uns portent les cadavres des camarades assassinés, jusqu'aux fours crématoires dont les cheminées surmontent les bâtiments trapus, plus hauts que les murailles. Comme on doit les voir de loin !!!

A moins qu'ils ne soient invisibles aux autochtones.... Sait-on jamais ?

 Aboiements de chiens, aboiements de SS? Quelques "coups de grâce" pour ceux qui n'arriveront pas vivants jusqu'au Camp. Ainsi étaient "sonorisés" les quelques kilomètres séparant la petite gare du grand Camp... K.L.M, pour les intimes.

 Coups des SS, morsures des chiens, morsures brûlantes ou morsures gelées des intempéries. Silence des témoins. Tout se ligue contre les hommes et les femmes accusés de se battre pour la Liberté et la Paix.

 Le Camp est là. Pour y rentrer, une première porte, énorme, surmontée d'un aigle monstrueux en bronze : 2 m de haut - 5 m d'envergure. Pourquoi, avoir fait d'un si bel oiseau, le symbole de tant de mal ?

Une cour. Un large escalier presque monumental. Des SS sur chaque marche. La mitraillette prête à tirer.

Une seconde porte énorme. La vraie, celle-là. Celle qui séparera du monde civilisé tous ceux qui la franchiront. Pour en sortir, dira l'Interprète, uniquement la cheminée du crématoire. 

Pour mourir, les barbelés électrifiés convenant à ceux qui ne veulent pas mourir de faim. Le choix est libre.

 La douche... La "tonte" de tous poils et de cheveux.... Le costume rayé...

 Nous voilà métamorphosés.

 En déchets humains, comme le pensent et le veulent les SS ?

 En combattants d'une nouvelle dimension, ont répondu les Hommes. 

Miquel Serra i Grabulosa - (1921-1989) 

(Mauthausen 4.715)

 

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