A LA BASE SOUS-MARINE DE BREST
Ceci se passait au mois
de septembre de l'année 1943. Le rassemblement avec les autres
compagnies de travailleurs eut lieu à la gare de Lyon. Nous
étions en tout un millier de soldats, quatre compagnies de 250
hommes chacune, tous de nationalité espagnole. Nous
étions réunis dans la salle d'attente de la gare.
Où allions-nous ? C'était la question qui trottait dans
nos têtes, et personne ne savait la réponse. Pour nous
surveiller, il y avait autant de miliciens que de prisonniers,
c'est-à-dire qu'on nous considérait comme des hommes, au
contraire de ce qui nous était arrivé auparavant.
Puis, l'heure du
départ arriva. On nous fit monter dans des trains de voyageurs
qui disposaient de moins de sièges que de personnes. De ce fait,
la majeure partie des soldats se coucha dans les couloirs et essaya de
s'endormir. De toute façon, en comparaison avec d'autres voyages
que nous avions faits, on peut dire que cette fois encore, tout se
passa plus ou moins bien.
Le train roulait
très lentement, s'arrêtant souvent sur les voies de garage
des gares afin de laisser passer les autres convois. Durant ces
arrêts, nous étions tous tentés de nous enfuir,
mais les miliciens étaient sur le qui-vive. Ils en
rattrapèrent certains qui prenaient la poudre d'escampette et
aussitôt, les dirigèrent vers l'Allemagne, et nous
n'eûmes plus jamais de nouvelles. Généralement, la
tentative d'évasion se faisait au moment d'aller boire, et
malgré la vigilance des gardiens, certains y arrivaient. Une
fois libres, ils prenaient leurs jambes à leur cou en direction
du bois ou du village. S'ils avaient la chance de réussir, tant
mieux, sinon, comme je l'ai dit, direction l'Allemagne.
Nous trouvions souvent
dans les gares des infirmières françaises qui nous
servaient, toujours en cachette, des boissons chaudes et quelque chose
à manger.
Après six jours
de voyage, nous arrivâmes à la nuit noire, au lieu de
notre destination : Brest. Je me souviens qu'il pleuvait quand nous
descendîmes du train et nous dûmes attendre à la
gare même, les camions qui devaient nous transporter vers une
destination inconnue. Bientôt, nous sûmes laquelle.
Les camions arrivent,
nous montons et ils se dirigent vers la ville dans l'obscurité
totale, en raison des impératifs de la défense passive.
Au bout de quelques instants, nous entrons dans notre résidence,
le fort de St Pierre de Quilbignon situé à quatre
kilomètres environ de Brest et relié à la ville
par un réseau de trams.
A l'entrée du
fort, il y avait un pont-levis et une cour dans laquelle se dressaient
nos baraques équipées de lits superposés
séparés par un couloir central. Il fallait donc se
contenter d'une litière, d'un matelas de paille et de peu
d'espoir d'en échapper, le fort étant entouré
d'une clôture de fil de fer et la surveillance intensive. Nous
eûmes tout de suite un aperçu de la nourriture qui nous
serait servie : le premier repas se composait de quatre pommes de terre
non pelées, mais tout de même bouillies.
Après deux jours
de repos, on nous conduisit au travail à la base sous-marine. Il
fallait pour y aller, traverser le centre du village de St Pierre de
Quilbignon, qui une fois connu et reconnu, permit à beaucoup de
mes camarades de s'évader. Deux entreprises très
importantes se trouvaient dans la base en question : la firme Berger et
la Flokersky, cette dernière dirigée personnellement par
la propriétaire. La répartition se fit de la
manière suivante : 50 personnes demeurèrent à la
Flokersky, le reste alla travailler à la Berger.
Les équipes de
travail comptaient 25 personnes sous la surveillance d'un chef
allemand. Pour pouvoir souper chaque soir aux cantines du camp, notre
carte devait être signée par le chef allemand. Les
Espagnols démontrèrent qu'ils étaient
ingénieux dans tout ce qu'ils faisaient, car au bout de quelques
jours, de nombreuses cartes étaient signées et
curieusement falsifiées.
Quand les Allemands
apprirent que j'avais exercé le métier de dessinateur,
ils me firent travailler au bureau de l'entreprise Berger. Pensez que
sur 1.500 Espagnols, j'étais le seul à maîtriser
cette fonction. La situation privilégiée dont
bénéficiaient les dessinateurs, me permit avec l'aide de
deux amis et du facteur, de faciliter l'évasion de plusieurs
camarades.
La journée de
travail commençait à quatre heures du matin ; auparavant,
nous buvions une tasse de café. On nous appelait ensuite
à haute voix afin que nous accourions devant les baraques et on
nous groupait par rangées de quatre ; au bout de quelques
instants, nous partions vers la Base, à l'exception des malades
qui avaient la permission de rester au camp. Pendant le trajet,
beaucoup essayaient de fuir au péril de leur vie et de chercher
refuge aux environs de Brest que les francs-tireurs avec lesquels nous
étions en contact, préparaient. Pour réussir les
évasions, nous utilisions un système qui devait en
général donner de bons résultats, à
condition d'adopter les mesures suivantes :
1 °) Faire sortir
du camp tous les bagages de celui qui voulait s'évader ce qui
était possible avec l'aide de beaucoup de jeunes Français
des environs,
2°) Une fois que le
maximum de leurs biens était sorti du camp, tous ceux qui
désiraient s'évader devaient mettre sur eux le plus
possible de vêtements : deux chemises, deux jersey par exemple et
quand nous revenions de nuit avec la colonne, nous les glissions tout
tranquillement au milieu des rangées de quatre. Il faut noter
que les Allemands surveillaient la colonne en plaçant un gardien
tous les cinq pas, ce qui augmentait les difficultés de nos
tentatives de fuite,
3°) L'action
principale avait lieu à l'entrée du village de St Pierre
de Quilbignon ; nous organisions alors un petit vacarme qui obligeait
un groupe de gardiens à venir voir ce qui se passait.
C'était le moment que les camarades qui voulaient
s'échapper mettaient à profit pour sortir du milieu des
rangées et pénétrer rapidement dans n'importe quel
escalier du village. Ils entraient aussitôt en contact avec les
francs -tireurs qui, avec la complicité des cheminots,
sympathisants ou faisant partie de leur mouvement, les aidaient
à s'enfuir par le premier train sortant de Brest. Grâce
à ce système, des douzaines et des douzaines de camarades
de toutes les nationalités, purent s'évader de Brest.
Pendant ce temps, ceux
qui travaillaient à la Base continuaient leur besogne
routinière : nous commencions le travail de sept heures du matin
à une heure de l'après-midi, heure de la soupe "Todd"
faite simplement de pain, parfois même pourri, ce qui donnait de
terribles diarrhées. Il faut dire que tout le pain qu'on nous
donnait portait une date et nous savions, par expérience, que
quand il avait plus d'un mois, il valait mieux le jeter si on ne
voulait pas s'exposer à n'importe quelle maladie. Je pense, et
j'en suis certain, que le pain contenait une dose importante de
fécule de patate. Nous reprenions le travail à deux
heures de l'après-midi, ce qui veut dire que nous avions une
heure pour dîner et nous reposer. Afin d'obtenir double dose de
nourriture, nous utilisions le système D ; parfois les Allemands
s'en rendaient compte et nous confisquaient le ticket. Cela signifiait
rester toute la journée sans manger. Alors les camarades
Français qui travaillaient à la section d'émission
des tickets, nous en donnaient un autre et nous n'étions ainsi
privés de rien. Les Allemands ne purent jamais faire un
contrôle sérieux des tickets qui étaient
utilisés.
Laissons de
côté pour l'instant ces anecdotes et reprenons notre
récit. Comme je l'ai déjà signalé, je fus
affecté au bureau des dessinateurs, sous les ordres directs d'un
très jeune ingénieur allemand nommé Polzof, qui
avait l'air inexpérimenté. Il affichait une attitude
anti-nazie, à la fois habile et résolue, ce qui lui valut
beaucoup de problèmes bien qu'il fût le troisième
ingénieur en grade de la Base. Il aimait fréquemment dire
qu'il luttait seulement pour défendre son pays : l'Allemagne. A
mes côtés, travaillait un ingénieur français
nommé Jardin dont le comportement me laissait à penser
qu'il était membre du Service Secret Français, ce que je
pus vérifier à la longue. Nous étions très
amis. Parfois il me disait ; "Henri, je m'en vais, je reviendrai
après- demain ; arrange-toi pour faire une partie du travail qui
me revient.". Il disparaissait alors et revenait toujours exactement le
jour convenu. Il ne fût jamais découvert, grâce
à ma complicité et il faut bien le dire, à celle
de Polzof qui fit toujours l'innocent.
La Base sous-marine de
Brest était dirigée par un ingénieur nommé
Starke, assisté du second ingénieur de la Base, Herlin,
considéré comme le dandy le plus célèbre de
toute la ville. En ce qui concerne les entreprises extérieures,
nous devons distinguer la Klokersky, dirigée comme je l'ai
déjà mentionné, par Madame Klokersky,
épouse du patron. Celle-ci était aidée par une
jeune fille appelée llly Ganska qui, me semble-t-il, n'avait pas
vingt cinq ans. La majorité des bureaux étaient
commandés par des ingénieurs français. Je
travaillai quelques temps avec un architecte polonais qui, chaque fois
que nous devions faire une travail ensemble, me disait dans un
français très correct : "Henri, doucement, fais-le durer
à notre façon". Nous étions nombreux ceux qui
pratiquions ce sabotage systématique dont l'objectif principal
était de retarder la construction du Mur de l'Atlantique. Ainsi,
les Allemands devaient non seulement faire face à la
résistance extérieure mais aussi à la
résistance intérieure.
Au début, les
différents services de la Base étaient dispersés
aussi les Allemands soucieux d'en améliorer l'efficacité,
décidèrent d'édifier une bâtisse unique. De
cette manière, tous les services tant administratifs que
techniques seraient regroupés. L'édifice comprenait deux
étages en ciment armé avec un solide abri en cas
d'alerte. A l'entrée de cet édifice, se tenaient les
bureaux de la firme Flokersky et de la secrétaire, Mademoiselle
Ganska ; au premier étage, les bureaux du personnel suivaient
avec les salles destinées à la confection des plans de la
Base de la firme Berger. Au fond et à droite, se tenait le
bureau du chef de la Base, des ingénieurs en chef et de leurs
secrétaires. Le plus haut responsable de la Base, Herr Starke
avait une très jolie secrétaire qui ne parlait pas un mot
de français et qui toisait les Espagnols comme s'il s'agissait
de gens appartenant à une race inférieure. Dans un coin
du premier étage, il y avait une chambre de deux mètres
carrés et demie, construite à l'épreuve du feu
avec des murs très épais, où l'on rangeait tous
les plans se référant aux travaux de construction
expédiés depuis la Base.
Cette chambre me
rappelle de biens mauvais souvenirs, car par la faute du lithuanien qui
en avait la responsabilité, je faillis perdre la vie. Cet homme
était chargé d'ouvrir et de fermer la porte quand on
devait voir ou emprunter un plan qui s'y trouvait. Un jour,
l'ingénieur Polzof voulut voir un plan rangé dans la
fameuse chambre. Il me dit d'aller le chercher. Comme convenu, je
m'adressai au gardien afin qu'il m'ouvre la porte. Il ouvrit le temps
suffisant pour saisir le plan mais, je ne sais pourquoi, il perdit
l'esprit et soudain, m'y enferma. Au bout d'un moment, il se souvint de
moi et vint à toute vitesse me délivrer de ma
fâcheuse posture ; je commençai déjà
à avoir des difficultés à respirer dans cet abri
si réduit. Une sérieuse réprimande de
l'ingénieur Polzof et les excuses du portier furent suffisantes
pour clore cet incident qui-aurait sûrement pu m'envoyer
au-royaume des ombres.
A propos de la
base, il faut dire qu'elle accueillait une vingtaine de sous-marins
allemands, en plus d'un sous-marin japonais venu en visite de
courtoisie et qui fut obligé de demeurer à Brest. Il faut
dire que le commandant japonais, petit et mal habillé, faisait
triste mine à côté des commandants des sous- marins
allemands qui étaient habillés comme des dandys, portant
le poignard doré comme signe de leur grade.
Il est vrai que
certains de ces commandants ne brillaient pas par leur bonne
éducation. La preuve en est ce qui m'est arrivé une fois
avec l'un d'eux. Quand il était l'heure de manger, je devais
aller chercher la soupe "Todd", et revenir rapidement à ma
place, afin que l'ingénieur Polzof aille prendre ses repas
à la salle à manger des officiers allemands. Pendant ce
temps, le bureau ne pouvait pas rester sans surveillance. Polzof avait
confiance en moi et, comme je l'ai dit plus haut, nos relations
étaient bonnes malgré notre lutte pour des idéaux
sûrement opposés. Il venait tout juste de sortir quand un
commandant de sous-marin se présenta. Me voyant seul, il
s'arrêta à la porte du bureau et, d'un air
méprisant, me salua à la manière
Hitlérienne :
- Heil
Hitler
Je lui répondis
simplement :
- Bonjour
Monsieur, que désirez-vous ?
- Je suis commandant
d'un sous-marin et j'ai besoin de papiers pour faire des plans.
- L'ingénieur en
chef de ce bureau, lui répondis-je, m'a défendu de donner
quoi que ce soit de ce qui se trouve ici, sans son autorisation. Je
vous prie de l'attendre parce qu'il est en train de manger et il ne
devrait guère tarder.
Devant mon attitude, il
me dit que je n'avais qu'à lui remettre ce qu'il me demandait et
que j'avais l'obligation d'obéir sans discuter ses ordres.
- Je comprends bien,
mais je ne peux rien vous remettre de ce que vous me demandez, lui
répondis-je à nouveau.
- Je vous ferai
interner au Fort.
- Comme vous
voudrez.
A ce moment de la
discussion, l'ingénieur Polzof arriva. Après avoir pris
connaissance de l'incident, il échangea des paroles
désagréables avec le commandant qui, évidemment,
n'eut plus qu'à quitter les lieux sans pour cela obtenir ce
qu'il désirait. Polzof m'expliqua alors qu'il ne pouvait pas
voir les commandants de sous-marins car ils tiraient toujours
vanité du fait que sans eux, l'Allemagne ne pouvait gagner la
guerre. Ainsi finit cette désagréable affaire. - - -
A TRAVERS LES MAILLES
Faisons un retour en
arrière. J'ai déjà dit que lorsque nous
arrivâmes au Fort de Saint-Pierre de Quilbignon, le lieutenant
Serra et tous les surveillants qui avaient séjournes à
l'hébergement de Varey et de Torcieu, se trouvaient avec nous.
Ils pensaient que rien n'avait changé et qu'ils pourraient se
comporter comme avant, c'est-à-dire qu'ils pourraient commander
et faire comme bon leur semble, mais au bout de quelques jours, ils se
rendirent compte que les allemands ne reconnaissaient plus leurs
fonctions et avaient à leur égard les mêmes
considérations que pour les autres prisonniers. A partir de ce
moment là, les allemands nous prirent directement sous leurs
ordres.
Tous ceux qui avaient
passé trois mois aux fossés du Fort montèrent
à la surface, concrètement au premier étage.
Alors, on sépara les espagnols des gens d'autres
nationalités, entendu que les premiers étaient les plus
nombreux. Il faut dire que la base était une véritable
tour de Babel où une incroyable diversité de langues se
mêlait.
Avant de se coucher, il
fallait organiser une véritable chasse aux puces et
écraser plusieurs centaines d'insectes qui se trouvaient sous
les couvertures. Quand le soleil brillait, nous étendions les
couvertures à terre afin que la chaleur les fasse sortir et de
cette manière, nous les éliminions tranquillement.
Le mode de vie ne
variait jamais au camp. A quatre heures du matin café, à
une heure de l'après-midi la soupe Todd et à sept heures
on nous rassemblait par rang de quatre afin de nous compter. En
général, le nombre du matin et le nombre du soir ne
correspondait jamais, car beaucoup de personnes s'échappaient
durant la journée, parfois de la Base même. A sept heures
du soir on nous servait le café et c'était en
général le repas le plus substantiel : pâtes,
lentilles, saucisses, un peu de beurre et de marmelade et un morceau de
pain daté. A onze heures du soir, tout le monde était au
lit.
L'horaire changeait un
peu les dimanches seulement car nous terminions le travail à
trois heures de l'après-midi. Nous pouvions ensuite laver le
linge dans un lavoir uniquement réservé à cet
usage car les Allemands étaient très exigeants pour tout
ce qui avait trait à la propreté corporelle et
vestimentaire. Cependant, même si nous n'avions pas encore mis au
point un réel système d'évasion, cette idée
ne cessait de tourner dans notre tête. A la longue, on finit par
en mettre un au point qui'donna du fil à retordre a la Gestapo ;
j'ai déjà décrit ce système et j'ajouterai
simplement que grâce à lui, cinq cents Espagnols purent
quitter la Base, parmi lesquels se trouvait mon frère.
En ce qui me concerne,
je ne me suis pas évadé pour les raisons suivantes :
beaucoup d'espions à la solde des Allemands, surtout des
Arméniens, toujours prêts à nous dénoncer,
se trouvaient à la Base. En échange de leur sale besogne,
ils jouissaient de quelques avantages matériels. Une fois, ils
me dénoncèrent et me firent prisonnier de la façon
suivante : j'arrivais un après-midi au camp avec la colonne et
je venais, comme d'habitude, d'échanger des cigarettes contre du
pain blanc, car on ne pouvait en obtenir avec les tickets de
rationnement. Par contre, avec de l'argent en main et en
déposant vingt cinq anciens francs sur le comptoir de la
boulangerie, on vous en donnait autant que vous le vouliez.
Il faut noter que les
Allemands étaient favorables à ce marché noir qui
leur permettait d'envoyer des marchandises en Allemagne où on
souffrait de la faim comme partout ailleurs. Au moment où, comme
de coutume, je rentrais au Fort avec deux pains sous le bras, un vieil
homme me montra du doigt en criant : c'est lui ! Immédiatement,
la Gestapo me saisit avec vigueur et me soumit à une
série d'interminables interrogatoires. On m'accusait
d'être le principal responsable du réseau interne qui
organisait les évasions des Espagnols comme des Russes.
Je finis par comprendre
qu'ils faisaient référence à une récente
évasion à laquelle j'étais étranger
étant donné que le jour où elle s'était
produite, je me trouvais au bureau des dessinateurs. Ma chance fut
complète quand l'ingénieur Polzof confirma que le jour de
la fuite, je travaillais effectivement avec lui
Ce faisant, il me sauva
la vie car les Allemands étaient particulièrement
expéditifs pour tout ce qui concernait les évasions.
Cette mésaventure renforça notre vigilance afin de
découvrir les espions qui se trouvaient au camp en même
temps que nous. Quelques uns payèrent leurs délations,
d'autres non. Ils étaient partout, à la Base comme au
Fort.
Dans le Fort se
trouvait sûrement un individu dont je ne pus jamais
connaître le nom ni la nationalité. Il parlait castillan
aussi bien que nous et en plus le français et l'allemand presque
sans accent. Il avait l'habitude de se promener dans les baraques en
disant tout le temps "Alemania kapput" (Allemagne perdue) tout en
saluant le poing fermé à hauteur du front comme les
Républicains. Nous finîmes par nous méfier de lui
car après chacune de ses visites répétées,
certains de nos camarades disparaissaient et nous n'en savions plus
rien. Nous avons mis trop de temps à comprendre qu'il
était un espion allemand, une sorte de provocateur, mais comme
vous pouvez le penser, il finit très mal.
A cette occasion, je
voudrais citer les noms des camarades qui risquèrent leur vie
pour sauver celle d'autrui, bien que parfois, certains nous aient
accusé de collaboration, sans pouvoir soupçonner la
tâche de rassemblement d'informations que nous menions à
bien. Je mentionne ici leurs noms, sans savoir s'ils sont encore
vivants. Il me reste simplement à ajouter que pour le courage,
l'esprit de sacrifice qu'ils mirent toujours au service de tous les
camarades et surtout pour avoir supporté stoïquement les
accusations de ceux qui mettaient en doute leur loyauté et leur
patriotisme, ils méritent toute notre admiration.
GOMEZ, avocat, parlait
très bien l'allemand et travaillait au bureau du commandant du
Camp.
GARRIGA, comptable,
parlait lui aussi l'allemand et travaillait au même bureau que
Gomez.
SANCHEZ, facteur de la
compagnie, était chargé de prendre le courrier à
St Pierre de Quilbignon et avait l'ordre de faire disparaître
toutes les lettres adressées aux camarades évadés.
Il faut en outre ajouter que Gomez tout comme Garriga, nous
prévenaient quand les Allemands recherchaient certains
évadés ; Imaginez que de septembre 1 943 à fin mai
1 944, nous aidâmes beaucoup de personnes à
s'évader et nous n'avons jamais été
découverts par les Allemands.
ANECDOTES SUR LA BASE
La nourriture,
naturellement, constituait une de nos principales
préoccupations. Aussi, nous avions étudié un
système pour nous permettre d'augmenter la dose des rations tout
en trompant la vigilance des Allemands-.
Compte-tenu du fait que
le corps de surveillance du Fort n'était pas trop important, il
nous était possible de nous évader facilement. Les
problèmes venaient ensuite quand l'évadé devait se
nourrir. Pour que les Allemands ne puissent pas noter, du moins avec
exactitude, l'absence des fuyards, il était nécessaire de
combler les vides, ce que nous faisions avec les personnes de Brest.
Ces derniers venaient avec plaisir, car de la sorte, leur nourriture
était assurée, ce qui était une raison
guère méprisable en ces temps de restriction.
Les Allemands
constatèrent à diverses reprises que bien qu'il n'y ait
seulement que 4450 personnes à travailler à la Base, il
s'en présentait 600 à 70O à la cuisine avec la
carte d'alimentation correspondante. Comment reconnaître les
fausses cartes des vraies ? Les cris de colère des chefs de la
Base et du Fort s'entendaient alors de très loin. Finalement,
les cuisiniers donnèrent des rations à tout le monde sans
tenir compte des cartes de travail. De ce fait, il n'y eut plus de
problème de cartes falsifiées ou pas.
Je rappelle que le
dimanche, nous finissions le travail à trois heures de
l'après-midi environ. Généralement, après
avoir lavé le linge, nous jouions aux cartes pour passer le
temps. Mais ce passe-temps devint très vite difficile car les
Allemands trouvèrent le moyen de s'approprier notre argent sans
risque de le perdre. Ils se promenaient en effet, les dimanches
après-midi dans le Camp et confisquaient les cartes et toutes
sortes de jeux qui s'y trouvaient ; pour les racheter, il fallait
verser un mark. Une façon comme une autre de gagner de l'argent.
Nous avions
imaginé un moyen de sortir afin de pouvoir aller la nuit au
cinéma. En effet, même si les Allemands nous en donnaient
l'autorisation, il fallait par contre leur verser de l'argent pour
sortir et également pour rentrer au camp. Pour éviter cet
espèce d'impôt, nous passions par-dessous les
clôtures de fil de fer ; nous pouvions ainsi sortir et entrer
quand nous le voulions sans avoir besoin de faire aucune
dépense. J'ai vu beaucoup de personnes payer pour pouvoir sortir
du camp, mais jamais pour y entrer !
Pour conclure ce
chapelet d'anecdotes, je veux encore en citer une :les Allemands nous
avaient formellement interdit d'avoir des relations quelconques avec
les jeunes filles employées à la Base. Celui qui passait
outre cet interdit, prenait le risque de perdre la vie, car les
Allemands étaient convaincus que toutes les races leur
étaient inférieures. Par contre, les chefs Allemands se
faisaient conduire l'immense majorité des concubines de France ;
le Commandant du Fort changeait de petite amie comme de chemise et ce,
jusqu'à ce qu'il tombe entre les mains d'une Française
qui le mena par le bout du nez. Cela lui ôta l'envie de se
compromettre avec les races inférieures.
TRAVAIL DE SABOTAGE
A la base sous-marine,
à cause des nombreux sabotages et du manque de volonté
que l'on mettait, le travail avançait à .un rythme
très lent. De plus, à diverses reprises, la nuit, toute
la Base demeurait dans l'obscurité à la suite du passage
des avions alliés qui allaient bombarder l'Allemagne.
Au Fort, les allemands
avaient installé derrière les baraques des canons
anti-aériens et des pièces d'artillerie qui tiraient
à grande distance. Chaque tir d'obus faisait un bruit
assourdissant et tout ce qui était dans les baraques tombait
à terre. On profitait alors de ce moment pour sortir de la
baraque et commettre quelque destruction. De toute manière, il
fallait le faire avec beaucoup de calme et de sang froid, car en
matière de sabotage, c'était la fusillade
immédiate.
Normalement la Base
était toujours illuminée et malgré cela, elle ne
fut jamais bombardée car les Alliés savaient que tous
ceux qui y travaillaient le faisaient par force. Il en fût ainsi
du moins pendant le séjour que j'y fis ; ceux qui y avaient
vécu auparavant, disaient qu'elle n'avait été
bombardé qu'une seule fois par deux croiseurs qui
réussirent malgré tout à s'enfuir. Cependant les
Allemands n'avaient aucune confiance et chaque fois qu'ils entendaient
passer des avions ennemis, ils éteignaient toutes les
lumières de la base et nous accordaient cinq minutes pour nous
diriger vers le refuge qui nous était destiné.
Passé ce temps, les gardes de la Base tiraient à vue.
Ces moments
d'obscurité et de désordre étaient mis à
profit par plusieurs d'entre nous pour endommager les bras des grues,
essayer de jeter les perforatrices dans la mer, obstruer les
canalisations avec des sacs pleins de ciment, etc...Il fallait toujours
agir avec précaution car tout saboteur pris sur le fait
était fusillé sur le champ. Beaucoup d'amis perdirent
leur vie dans la lutte pour la liberté.
L'approvisionnement de
la base se taisait surtout au moyen de bateaux de transport qui
arrivaient toujours en longeant la côte afin d'éviter
d'être coulés. Quand ils s'enhardissaient à
naviguer en haute mer, ils étaient aussitôt
attaqués par les rapides navires britanniques qui les
torpillaient en un clin d’œil. D'autre part, pour illustrer avec plus
de précision les problèmes auxquels étaient
confrontés les Allemands, il faut mettre l'accent sur le
rôle prépondérant que jouèrent les
maquisards, en particulier ceux de la zone de l'Ain qui
constituèrent à la longue, un des noyaux de
résistance les plus importants de France. Les francs-tireurs
étaient devenus si hardis qu'une fois ils réussirent
à s'emparer d'un chargement de ciment destiné à la
Base. Les camions qui le transportaient furent vidés par les
maquisards et les sacs de ciment répartis dans tous les villages
environnants ; cela nous permit d'arrêter le travail de la Base
durant deux jours, par manque de matériel. Durant ces deux
jours, les Allemands, complètement désorientés,
cherchèrent les sacs de ciment dans toute la région, sans
espoir de succès bien entendu.
Cet état de fait
rendait les rues de Brest de moins en moins sûres, surtout la
nuit. Une fois, en sortant du cinéma, nous nous trouvâmes
au milieu d'une fusillade entre les maquisards de Brest et les
Allemands ; toute la rue fut jonchée de corps sans vie. De tels
événements se produisaient presque-tous les jours. De
leur côté, les allemands devaient chercher les moyens de
contrer les actions de la Résistance et les bombardements par
les Alliés, spécialement des trains qui sortaient de la
gare de Brest ; Grâce aux informations transmises par les
réseaux de renseignement, les Alliés étaient
toujours tenus au courant du moment opportun pour attaquer. C'est pour
cette raison que lorsque les Allemands voulaient transporter du
matériel, ils n'accrochaient les wagons au train qu'au dernier
moment. C'était le seul moyen pour éviter que les
maquisards aient le temps d'informer leurs agents secrets. Cette mesure
nous rassura car on épargnait ainsi la mort de nombreuses
personnes innocentes.
Un de nos meilleurs
rendez-vous était un petit restaurant de Brest, tenu par un
Majorquin. Il est vrai qu'il cuisinait très bien pour un prix
très bas. Là, bon nombre d'entre nous faisaient partie de
la Base ; je pense surtout à un ménage hollandais et
à une jeune fille originaire de Paris avec qui nous fîmes
plusieurs fois le chemin ensemble.
De toute
manière, la plus grande partie des Allemands de la Base
étaient préoccupés par les revers de la guerre,
surtout ceux des batailles du front de l'Est où ils
étaient mis en déroute à chaque instant. Ils
craignaient tous d'être appelés pour le front de Russie
afin de combler les vides que le combat produisait. Lorsque cela
arrivait, ils envoyaient à la Base, pour les remplacer, des
personnes à moitié invalides ou qui souffraient de
quelque maladie qui les rendaient inaptes au combat. Dans cet ordre
d'idée, je me souviens d'un ingénieur qui souffrait du
cœur et que nous devions porter, en courant, au refuge à chaque
alerte car l'éclat des bombes aurait pu lui provoquer une
syncope.
LE FORT DE ST PIERRE DE
QUILBIGNON
Ce fort impressionnant
était situé au sommet d'un mont, entouré de nids
de mitrailleuses lourdes et d'un canon anti-tank qui interdisait de
leur tir toutes les routes qui conduisaient aux différents
villages des alentours, ainsi naturellement que la route menant au
Fort. En outre, il y avait des pièges de toutes sortes. Les
plans réalisés par l'ingénieur Polzof sous les
yeux, je pus suivre, depuis le bureau des dessinateurs, toute
l'installation des appareils destinés à empêcher un
éventuel débarquement des troupes transportées par
barques rapides. Des appareils installés, dépassaient des
colonnettes cachées dans le sable de la plage avec une charge
explosive si sensible, qu'elle éclatait au plus léger
contact ou ébranlement. Comme je l'ai indiqué, des
batteries à longue portée étaient
installées derrière le Fort.
Pour calmer les
nombreux affrontements entre les diverses nationalités qui
vivaient à l'intérieur du camp, les Allemands se virent
dans l'obligation de les séparer. Il faut tenir compte du fait
que nous devions être au total dix mille environ et de croyances
très opposés ; en tant qu'Espagnols, nous étions
les plus nombreux et de ce fait, nous eûmes droit aux baraques
qui se trouvaient en haut du Fort. Pour nous distraire et passer le
temps, nous avions à notre disposition deux tables de ping-pong
que l'ingénieur Polzof avait dessinées et
fabriquées à la menuiserie de la Base. Il y avait
également une bibliothèque avec de nombreux livres
écrits en Castillan, de telle sorte que nous pouvions alterner
la lecture et le sport.
A LA RECHERCHE DE VIVRES
Plus le temps passait
et plus il était difficile de trouver de la nourriture. De
toutes les nationalités présentes, les Algériens
étaient les plus adroits pour trouver des victuailles. De notre
côté, nous comptions sur un jeune homme qui allait souvent
à Brest et qui achetait là-bas tout ce qu'il pouvait ;
c'était le seul moyen de varier un peu l'insipide cuisine de la
Base.
J'eus l'occasion de
connaître un Algérien qui agissait de la manière
suivante : muni d'un sauf-conduit, il attendait la tombée de la
nuit et prenait alors le train pour Paris ; une fois à
destination, il s'ingéniait à trouver quelques kilos de
sel. Cela peut prêter à sourire, mais sachez qu'à
Brest, on manquait de sel pour saler la viande de porc très
abondante dans cette ville, à tel point qu'il se vendait
à un prix très élevé dans les fermes des
environs. Quand l'Algérien revenait de Paris avec le sel, il se
rendait dans n'importe quelle ferme connue et échangeait le sel
qu'il apportait contre un porc. Durant la nuit, il le découpait
en morceaux et en faisait des petits paquets de un kilo et au matin, il
reprenait le train pour Paris où il vendait la viande de porc
à des prix très élevés. Tout ce
négoce lui permit d'acquérir une petite fortune, de
nourrir son groupe ainsi que l'Allemand qui en était
responsable. Tout le monde trouva son compte dans ce commerce quelque
peu compliqué.
Tous ceux qui
s'affairaient comme cet Algérien, étaient bien
protégés par les officiers Allemands car ils retiraient
une partie du bénéfice. Ils pouvaient ainsi envoyer
à leurs familles en Allemagne, des marchandises qu'il
était impossible de trouver normalement. En ce qui nous
concerne, l'unique recette était le salaire de la Base qui
variait entre 8 et 9,30 francs de l'heure. C'était peu, mais
cela nous permettait d'aller de temps en temps à un restaurant
situé près de la Base, qui était moins cher que
celui de Brest. Nous nous y retrouvâmes plusieurs fois, les
quatre mousquetaires que nous étions, Gomez, Sanchez, Garriga et
moi ; là, loin des oreilles indiscrètes, nous parlions
toujours des actions qu'il fallait entreprendre.
UNE FETE TRES REUSSIE
Comme vous l'imaginez,
les Allemands se préoccupèrent aussi de tout ce qui
intéressait les rapports sexuels. Ils avaient en effet besoin de
travailleurs et ne souhaitaient pas du tout d'absences
consécutives à des maladies vénériennes.
C'est pour cette raison qu'ils installèrent des maisons de
tolérance pour contrôler tout le monde et éviter
ainsi, sous prétexte d'appétit sexuel, quelque action
répréhensible. Les maisons étaient
réparties en trois catégories : celle des Espagnols,
celle des Français et celle des autres nationalités,
l'entrée de ces maisons était complètement libre,
mais il fallait accomplir une formalité : avant d'avoir un
rapport sexuel avec une femme, celle-ci remettait un numéro
d'ordre. Si après plusieurs jours, le travailleur était
malade, on savait grâce au numéro, quelle était la
femme qui avait eu des relations avec lui. Parfois on les accusait de
sabotage et cela se terminait très mal.
Par contre, les
Allemands ne tenaient aucun compte de cette réglementation ; ils
pouvaient faire ce qu'ils voulaient, vu qu'ils se considéraient
comme une race à part dotée de tous les droits. Ils
prétendaient qu'ils avaient le droit de se divertir afin de
mieux travailler et d'avoir un meilleur rendement. Connaissant leur
envie de se distraire, nous organisâmes une fête à
leur intention ; au début, bon nombre de nos camarades se
défièrent de nous, nous accusant de collaborer.
C'était le prix que nous payions pour obtenir des informations
qui profitaient à tout le monde.
Nous fixâmes
rapidement la date, les invitations à envoyer, et en même
temps les contacts avec les chefs de la Base : Starke, Herking, Bolten,
afin qu'ils nous accordent la permission. Nous invitâmes tous les
chefs de la Base, même les chefs de travaux, les uns avec leur
femme légitime, les autres avec celle d'un jour. Le plus
difficile fut de rassembler la nourriture : tout le monde nous remit
une ration de pain, denrée qui manquait le plus ; nous
réussîmes à obtenir des entreprises Berger et
Floreski, l'attribution d'une petite quantité d'argent pour
chaque travailleur des différentes équipes. Ainsi nous
récoltâmes environ 25.000 francs anciens, Conjointement,
avec le délégué des Algériens du camp, un
jeune homme très décidé, nous fîmes une
visite à l'intendance pour qu'elle nous livre de la bière
et du vin. Grâce à l'épouse d'un chef de service,
nous eûmes satisfaction.
Il ne restait plus
seulement qu'à trouver du porc pour manger. L'Algérien en
question s'en chargea et nous l'aidâmes en faisant les
casse-croûtes. Pour rendre les Allemands plus gais, nous avions
préparé des petits bouquets à l'intention de leurs
épouses ; au moment de leur entrée dans la salle des
fêtes, nous les avons distribué à profusion. Pour
que la fête fût complète, Monsieur Starke avait fait
venir spécialement d'Espagne, une compagnie de danseurs et de
chanteurs qui fut payée par tous les soldats de la Base. La
fête eût un très grand succès et dura
jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Les chefs Allemands
étaient pleinement satisfaits et euphoriques. Le lendemain, ils
firent triste mine quand ils constatèrent que, profitant du
penchant pour la boisson des hommes de garde, une trentaine de
travailleurs s'étaient enfuis durant la nuit.
L'INNOVATION DES
PERMISSIONS
Comme je viens de
l'expliquer, la fête ne s'acheva pas au goût de tout le
monde. Les Allemands étaient très en colère, et de
bon matin, le chef de la Base, Herr Starke, me fit appeler à son
bureau pour me signaler que tous les Espagnols, sans exception,
resteraient enfermés au Fort.
Malgré toutes
leurs menaces, ils nous laissèrent sortir au bout de peu de
temps, car ils avaient certainement besoin de nous pour travailler.
Curieusement, les Allemands me donnèrent une preuve de confiance
en acceptant la proposition que je leur fis : cela consistait à
laisser les Espagnols partir voir leur famille, car pour la
majorité, elle se trouvait installée en France.
Après une longue discussion, ils accordèrent les
premières permissions aux mariés, étant entendu
que les célibataires en profiteraient à leur tour. Ils me
chargèrent d'établir une première liste
composée de quinze hommes mariés sur laquelle,
naturellement, je m'inscrivis. Au retour, au bout de huit jours de
permission, il manquait quatre hommes qui avaient profité de
l'aubaine pour s'évader. A nouveau, le Commandant de la Base me
fit des reproches véhéments.
Me faisant, de
façon incompréhensible, une nouvelle fois confiance, les
Allemands me laissèrent organiser un nouveau départ.
Cette fois, je pris la précaution de réunir les quinze
permissionnaires et insistait sur leur devoir de revenir, au moins par
solidarité pour les camarades qui attendaient leur tour. Les
Allemands avaient insisté sur le fait que si cette fois, ils ne
revenaient pas tous, les permissions seraient supprimées :
heureusement, personne ne manquait à la date du retour. Vu le
succès de cette seconde fournée, les Allemands
continuèrent à donner des permissions ; mais voilà
que du troisième groupe, seuls ne revinrent que trois hommes.
Cette fois, la réprimande de Herr Starke fut si monumentale et
menaçante que j'ai pensé un moment, devoir être
fusillé. Ils interdirent finalement toute sortie et
m'enfermèrent dans une cellule du fort.
Ils me remirent en
liberté au bout de quelques temps. Entêté comme je
le suis, je demandai à nouveau à parler à Herr
Starke car j'avais une proposition très intéressante
à lui faire. Cela consistait à reprendre les permissions
avec toutefois une particularité : ceux qui partiraient
devraient laisser tout ce qui leur appartenait dans une chambre du Fort
et recevoir leur permission avec simplement les vêtements qu'ils
portaient. Le bon cœur de Herr Starke fit en sorte que ma proposition
soit acceptée par les autres chefs allemands. Des groupes
suivants il ne manqua jamais personne le jour du retour ; mais avec une
particularité dont les Allemands ne se rendirent compte que
beaucoup plus tard : les hommes qui entraient n'étaient pas les
mêmes que ceux qui étaient sortis parce qu'ils avaient
été remplacés par des Espagnols résidant
à Brest qui, en plus de la certitude d'être nourris,
trouvaient également ainsi un petit salaire.
Quand les Allemands
découvrirent la ruse, ils prirent une mesure qui nous
étonna : ils se limitèrent seulement à supprimer
les permissions. Une fois de plus, ils avaient compris qu'ils luttaient
contre des gens prêts à faire appel à tous les
moyens pour obtenir la liberté.