Michel Winock est historien et professeur
émérite à l'Institut d'études politiques de
Paris. Il publie, avec Séverine Nikel, La Gauche au pouvoir. L'héritage du Front populaire, aux éditions Bayard. Et revient sur la victoire du Front populaire le 3 mai 1936, il y a tout juste soixante-dix ans.
Avec
Mai 68, le Front populaire reste l'un des deux grands mythes de la
gauche, notamment à travers les photos des premiers congés payés. Le
mythe correspond-il à la réalité ?
Le mythe (positif) du
Front populaire correspond à une réalité. Mais, à mon sens, ce mythe se
réfère plus encore au mouvement ouvrier qu'à la gauche proprement dite.
Certes, il y a bien eu la victoire électorale du 3 mai, mais l'unité de
la gauche se brisera un peu plus d'un an plus tard. En revanche, les
grèves sans précédent, les occupations d'usine, l'accord Matignon, les
lois sociales qui suivent les 40 heures, les congés payés, les
conventions collectives ont marqué un changement notable dans la
condition ouvrière. Simone Weil, philosophe qui s'était fait embaucher
chez Renault, a laissé un texte extraordinaire sur la joie des
grévistes. Pour elle, plus que toute revendication, ce qui était en
jeu, c'était la conquête d'une dignité prolétarienne face au patronat
«de droit divin» : «Tu te rappelles les chefs, comment ceux qui
avaient un caractère brutal pouvaient se permettre toutes les
insolences ? Tu te rappelles qu'on n'osait presque jamais répondre,
qu'on en arrivait à trouver presque naturel d'être traité comme du
bétail ?» Eh bien, c'est fini.
Comment s'explique la
victoire du Front populaire le 3 mai 1936 ? Comment Léon Blum s'y
est-il pris pour donner au peuple «l'envie de voter à gauche» pour
reprendre une expression que l'on entend ces jours-ci ?
L'attitude
du Parti communiste a été décisive. Abandonnant, sur la décision de
Staline, la ligne sectaire «classe contre classe», qui faisait des
socialistes leurs ennemis, et en jouant à fond la carte de l'union, non
seulement avec les socialistes, mais aussi avec les radicaux, bref en
intégrant la gauche sur une base modérée, les communistes ont permis
l'union. Les socialistes voulaient aller plus loin ; ils ont dû se
contenter d'un programme limité. Là-dessus, la discipline républicaine
a joué : il y a eu peu de défections dans les désistements du second
tour. C'est la dynamique de l'union qui a été le ressort principal de
la victoire, qu'avaient préparée les grands rassemblements et les
grands défilés depuis le 14 juillet 1935. Avant les élections, les
photos publiées par les journaux, leurs gros titres, donnaient l'idée
d'un peuple en marche. Cette victoire ne fut pas un raz de marée, les
voix de la gauche n'avaient qu'une faible avance au premier tour. Mais
les électeurs furent remarquablement disciplinés au second.
Le
Front populaire est resté dans l'histoire pour ses avancées sociales
et, pourtant, son programme social était assez minimaliste.
Le
Front populaire s'inscrit dans le mouvement «antifasciste» ; il est
d'abord politique. Le changement de ligne de l'Internationale
communiste est décisif : Hitler est devenu un danger pour l'URSS. Il
s'agit pour Staline d'éviter le renforcement du camp fasciste en
Europe. Ainsi, dans le programme, les revendications politiques priment
(dissolution des ligues, etc.). Le registre proprement économique et
social comporte un certain nombre de mesures contre le chômage et la
crise industrielle, notamment la réduction du temps de travail
hebdomadaire (sans précision), un meilleur régime des retraites, des
grands travaux d'utilité publique, la création d'un Office des céréales
contre la spéculation... Mais les congés payés n'y étaient pas et la
seule nationalisation projetée, celle des industries de guerre, est au
chapitre de la «défense de la paix». Programme modeste, donc,
certainement pas révolutionnaire : l'important est de sceller l'union.
Mais survient ce qui n'était pas prévu : un formidable mouvement de
grèves, contagieux, qui entraîne ce qu'on a pu appeler une «révolution
par la loi».
Avec l'accord Matignon, le Front populaire a agi vite et
fort. Mais il explose un an plus tard. Etait-il voué à
l'échec ?
Léon
Blum ne prend officiellement le pouvoir que le 5 juin, soit plus d'un
mois après les élections. Dès le 7, il peut faire
signer un accord
entre les représentants du patronat et la CGT : il était
temps ! Le
pays commençait à manquer de tout, à commencer par
la farine et le
mazout pour les boulangers. La demande sociale, la pression des
grévistes étaient irrésistibles. La France avait
un grand retard en
matière de législation sociale et la crise
économique a aggravé
l'exploitation des salariés. En ce sens-là, l'acquis du
Front populaire
reste indiscutable et important, même si ces lois dites
ouvrières n'ont
pas fait l'affaire d'une grande partie des radicaux,
représentants des
classes moyennes non salariées. Le divorce
d'intérêts est devenu
évident. Et quand les décrets d'application, notamment le
décret sur
les 40 heures, ont été publiés après
l'été, la révolte a éclaté dans
les rangs radicaux, jugeant cette législation
«ouvriériste» contraire
aux intérêts des petits patrons et des travailleurs
indépendants. Ce
sont les radicaux du Sénat qui, en juin 1937, ont
renversé le
gouvernement Blum. Le caractère éphémère du
Front populaire n'en a que
mieux mis en valeur le côté feu d'artifice social que fut
«juin 1936».
Les photos, les films, les livres ont fait le reste.